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"La langue n’est pas une création voulue et réfléchie : la Grammaire n’est pas une forme de la Logique, c’est une science d’observation, qui doit être faite d’inductions et non de déductions", L’enseignement de la langue français, Ferdinand Bruno, 1909.

Depuis 2008-2009, utilisant une approche par compétences, approche active, un apprentissage par la pratique ("Learning by doing"), je ne fais plus de cours de grammaire. Donc mes élèves progressent. Il est clair qu’en récitant par coeur le Grevisse, sans aucune nuance, à des enfants de 12 ans, ils ne comprendront rien à la grammaire.

Je ne dis jamais aux élèves :

-"Ouvrez votre manuel scolaire à la page 253 nous allons étudier le complément circonstanciel de concession".

Je ne dis jamais non plus :

-"Ouvrez votre manuel scolaire à la page 278, aujourd’hui nous allons étudier le conditionnel présent".

Je n’indique jamais la page lorsque les élèves doivent étudier un texte littéraire ou étudier une notion grammaticale. Ainsi, ils apprennent aussi à travailler avec la notion d’incertitude, notion indispensable à l’apprentissage, à l’émergence, à l’apprendre à apprendre. Trouver une information dans le manuel scolaire, à l’aide des deux sommaires du manuel scolaire de français, fait partie des compétences des élèves. En septembre, très peu sont compétents.

Ensuite, je ne fais jamais de cours de grammaire, c’est à dire une heure consacrée à une notion grammaticale avec la conclusion en premier et les exercices ensuite, ainsi que présenté maladroitement dans les manuels scolaires.

Je ne pose d’ailleurs que très peu de questions. Ce sont les élèves qui recherchent, en proposant des hypothèses, selon leurs besoins, dans les manuels scolaires, les dictionnaires ou leur smartphone, en petits groupes, les différentes notions grammaticales.

les groupes et au centre les manuels scolaire

les 5 groupes et au centre les manuels scolaires à disposition

Manager un groupe d’élèves avec une approche par compétences, c’est :

- faire travailler les élèves ensemble, par petits groupes afin qu’ils apprennent à travailler seul. Ils sont en quelque sorte à la fois des siphonophores (un but unique pour le groupe et l’absence d’individu-une vidéo) et des poulpes (l’apprentissage de l’individu et l’absence de groupe).

- leur permettre d’aller eux-mêmes vers les connaissances, concepts, notions au moment où ils en ont besoin.

- les laisser utiliser leurs stratégies tout en leur faisant découvrir de nouvelles.

- les accompagner vers l’émergence de compétences dans des situations diverses.

- leur donner la possibilité, comme l’indique Catherine Weinland dans cette vidéo  "d’apprendre à apprendre (…) dans le but d’avoir une pensée organisée et structurée", ou André Giordan dans ce petit livre que je recommande aux élèves et à leurs parents.

Livre de Giordan avec QRcode sur Livret élève

Livre de Giordan avec QRcode sur Livret élève

C’est une démarche constructiviste. C’est la vision présentée par Ernst von Glasersfeld dans ce document. C’est également la démarche présentée par Philippe Jonnaert dans ce livre. C’est encore le paradigme présenté par Edgar Morin ou Jean-Louis Le Moigne, ou encore par Teresa Ambrosio dans Les sciences de l’éducation à la croisée des chemins de l’auto-organisation. C’est ce même paradigme que je retrouve dans Le Manager Agile de Jérôme Barrand ou présenté dans ce texte  de Martin Dougiamas le créateur de Moodle.

Ainsi, une approche par compétences demande un changement de paradigme. C’est un changement profond et radical. Certains appellent ce changement la «pédagogie inversée» : mettre les élèves en situation en classe, accompagnés par le formateur. Il me semble que faire un cours magistral, linéaire et behavioriste est en soi une pédagogie inversée. En effet, j’estime que mettre les élèves en situation en classe, accompagnés par le formateur, c’est de la pédagogie.

groupe

L’intérêt de l’étude des processus grammaticaux est la complexité qui les structure. De nombreux systèmes sont utilisés : la conjugaison avec les systèmes des modes, des temps, des voix, de la transitivité etc. ; les classes grammaticales variables ou invariables ; les fonctions par rapport au verbe ou par rapport à un nom ; les différentes propositions et les phrases.

Une phrase, et son étude grammaticale, est un système composé de plusieurs niveaux d’organisation.

Par exemple lorsqu’on dit : «Le e de l’adjectif qualificatif épithète ‘petite’ dans le groupe nominal sujet placé au début de la phrase indique qu’il est féminin singulier», on utilise différents niveaux d’organisation. Les très rares élèves qui possèdent de bonnes capacités cognitives et d’excellentes mémoires (de travail, sémantique, procédurale, lexicale, etc.) peuvent comprendre et donc répéter ce genre de propos. Les autres élèves (les 98% ?) ont besoin d’être aidés, accompagnés, guidés, avec confiance et absence de jugement.

Je ne sépare jamais les notions grammaticales. Elle sont découvertes, étudiées, approfondies, maîtrisées par les élèves, en petits groupes à l’aide du kanban, en autonomie relative. De plus, les élèves de 3ème utilisent, étudient, approfondissent les notions grammaticales du programme de 4ème, 5ème et 6ème, ceux de 4ème approfondissent les programmes antérieurs, etc.. Il est impensable de ne pas demander aux élèves de se réappropprier les notions des années antérieures sous prétexte qu’elles ont été vues.

Pour mettre en place ce style de management Agile, le mois de septembre est consacré à la présentation de différents outils. Je les appelle des outils cognitifs.

Afin d’aider les élèves à percevoir une cohérence dans ces systèmes grammaticaux, j’ai mis en place un procédé, un outil, que nous appelons «Le Grammosome», un néologisme créé par la contraction de Grammaire et Chromosome. L’analogie avec le support de l’information génétique vient du fait que comme lui :

- il est constitué de différents niveaux d’organisation

- chaque niveau d’organisation inclut et transcende les précédents. Henri Laborit dans La nouvelle grille ou Arthur Koestler dans Le cheval dans la locomotive présentent cette structure holarchique ; si le plus petit élément constitutif est supprimé alors tous les niveaux supérieurs sont supprimés, et la structure disparaît. Si les lettres sont supprimées, les mots n’existent plus ni les livres.

niveaux d'organisation du Grammosome

niveaux d’organisation du Grammosome

Si les atomes disparaissent, que devient l’Univers ? Il ne s’agit donc absolument pas d’un emboîtement. Un emboîtement est une hiérarchie ; si un élément est supprimé alors il n’entraine aucune conséquence sur les niveaux inférieurs ou supérieurs. Le Grammosome n’est donc pas un emboîtement puisque les différents niveaux d’organisations sont liés, et dépendants les uns des autres. Il ressemble aux niveaux d’organisation structurale du corps humain : niveau chimique / niveau cellulaire / niveau tissulaire / niveau des organes / niveau des systèmes / niveau de l’organisme.

- chaque niveau possède un but. Ainsi le niveau possède un «code» qui pourrait renseigner sur la valeur ou le sens de la phrase, du paragraphe, du chapitre, du livre, de l’auteur.

chromo

Il s’agit ainsi non seulement de regarder quels sont les constituants de chaque niveau (approche analytique) mais il s’agit surtout de mettre en valeur les liens entre chacun des éléments des différents niveaux et montrer l’émergence des niveaux supérieurs (approche systémique).

Le Grammosome propose un niveau d’exigence élevé. C’est une innovation Jugaad, c’est à dire qu’elle demande très peu de moyens, très peu de technologie et elle génère une grande efficience.

C’est un outil représenté par un simple tableau constitué de 7 niveaux d’organisation : lettre < syllabe < mot < groupe nominal < groupe verbal < proposition < phrase. Il s’agit donc, comme l’écrit Joel de Rosnay dans Le Macroscope, d’une modélisation qui "tente de relier les systèmes dans un ensemble cohérent, un cadre conceptuel de référence permettant de faciliter l’acquisition des connaissances" des élèves.

Je présente la structure du Grammosome aux élèves afin qu’ils puissent ensuite l’utiliser de manière autonome.

1- Le premier niveau est Lettre. C’est le niveau d’organisation le plus petit. C’est à ce niveau que s’opère, en partie, le travail dans une dictée : toutes les lettres doivent être à leur place.

La multiplication des lettres fait émerger le niveau d’organisation suivant.

2- Le second niveau est Syllabe : ce niveau est utilisé, en partie, dans l’apprentissage de la lecture. Il est également utilisé dans l’étude des textes poétiques. Le nombre de syllabe indiquera le rythme du vers, si le poème est versifié.

La multiplication des syllabes fait émerger le niveau d’organisation suivant.

3- Le troisième niveau est Mot : à ce niveau nous étudions les classes grammaticales et les liens qui existent les unes entre les autres. Les classes grammaticales sont représentées par des symboles.

Certains mots peuvent appartenir à trois niveaux d’organisation comme les mots «à, a, l’, etc»

La multiplication des mots fait émerger le niveau d’organisation suivant.

4- Le quatrième niveau est Groupe Nominal. à ce niveau nous recherchons 3+2 fonctions (Attribut du sujet, complément du nom, épithète + apposition et proposition subordonnée relative) par rapport au nom. A ce niveau les élèves se concentrent sur les trois fonctions et apprennent à les différencier tout en essayant de les comprendre. Pour indiquer qu’un mot (un adjectif) est épithète dans une phrase ils doivent aussi comprendre que ce n’est pas un complément du nom ni un attribut.

La multiplication des groupes nominaux fait émerger le niveau suivant.

5- Le cinquième niveau est Groupe Verbal : il inclut et transcende les niveaux inférieurs. Ainsi il est constitué de groupes nominaux ayant une fonction par rapport au verbe. Les élèves doivent rechercher 4 fonctions (complément d’objet, complément d’agent, sujet, compléments circonstanciels). Il doivent également faire l’analyse complète du, ou des, verbe présent dans la phrase ; faire l’analyse complète signifie qu’ils doivent indiquer 10 informations incluses dans un verbe. C’est la signification du mot «conjugaison». Pour réaliser ce travail j’ai mis en place un outil spécifique, un moyen mnémotechnique, qui aide les élèves dans cette tâche.

6- Le sixième niveau est Proposition : ce niveau est systématiquement oublié par les élèves. Il s’agit d’un niveau intermédiaire, mais primordiale et indispensable pour créer une phrase. Il s’agira de découvrir, grâce aux niveaux d’organisation inférieurs comment se comportent ces systèmes de propositions.

7- Le septième et dernier niveau est Phrase : grâce au niveaux précédents, il est possible de dire si la phrase est simple ou complexe.

exemple d'un chromosome complet

exemple d’un Grammosome complet

Je donne une phrase aux élèves, ils font le Grammosome et travaillent en autonomie car ils savent ce qu’ils ont à faire. Cependant, ils travaillent, et c’est primordial, dans l’incertitude, l’aléatoire, l’ambiguité, le plausible, etc… même si ce tableau Grammosome peut être un guide, une arborescence, comme l’architecture d’un ordinateur, d’un jeu vidéo ou d’un appartement.

Lorsque les élèves, en petits groupes à l’aide du kanban ont terminé l’étude du niveau Mot, lorsqu’ils ont cherché les différentes classes grammaticales d’une phrase en s’aidant des dictionnaires (ou de leur smartphone), ils travaillent au niveau Groupe Nominal. Puis poursuivent leur travail jusqu’au niveau Phrase où ils indiquent si la phrase est simple ou complexe grâce aux niveaux inférieurs. Ils doivent alors développer en priorité leurs compétences en matière d’initiative, d’autonomie, en s’aidant des manuels scolaires pour identifier les fonctions, comparer, émettre des hypothèses. Il me semble important que les élèves demeurent dans un climat d’incertitude afin d’éveiller la curiosité, la recherche, les hypothèses, la plausibilité des réponses… et donc la curiosité, la recherche etc…

Le système kanban me permet alors :

- de laisser chaque groupe avancer à son rythme. Les élèves travaillent sans qu’il me soit nécessaire d’imposer des sanctions ou des bonifications, des points bonus ou des pénalités. Une salle de classe n’est pas une boîte de Skinner dans laquelle on subit un conditionnement pavlovien. Ce genre de procédé ne peut pas créer des personnes responsables, autonomes, attentives à ce qu’elles font. Il faut au contraire redonner aux élèves leur mobilité cognitive, permettre la multiplicité des réponses, c’est à dire émettre des hypothèses, créer, avoir confiance et ne plus avoir peur de donner une information. Quant à moi, j’accompagne avec confiance et absence de jugement, les deux piliers de ce qui permettra cette mobilité cognitive de chaque enfant.

- de créer de nombreuses boucles de rétroactions négatives afin de répondre rapidement aux biais ou heuristiques émis par les différents groupes.

En regardant l’ensemble des niveaux d’organisation et leurs buts respectifs, il peut être possible d’émettre des hypothèses sur la valeur, le sens ou le but de la phrase étudiée. De manière systémique, il s’agit de regarder la complexité d’une phrase à travers les niveaux d’organisation ; il s’agit également de la regarder comme un système, c’est à dire un ensemble cohérent d’éléments en interaction; la phrase est une globalité qui convient de ne pas regarder que de manière analytique ; enfin il s’agit de prendre conscience des différentes interaction des éléments les uns avec les autres, dans chaque niveau et à travers chacun des niveaux.

Un Kanban dans un Grammosome

Un Kanban dans un Grammosome

Nous pourrons alors, à l’avenir, passer d’une lecture analytique présentée par Patrick Laudet à une lecture systémique, en utilisant les résultats trouvés grâce au Grammosome en complément des hypothèses émises grâce à la double molécule. En effet ces deux outils doivent se compléter. L’étude grammaticale doit être rapidement mise en relation avec le texte et les intentions de l’auteur.

Les élèves étudient donc la grammaire à travers Le Grammosome. A chaque niveau, tous les élèves doivent utiliser des manuels scolaires et c’est une tâche particulièrement difficile pour eux, car puisque je ne réponds à aucune question, puisque je reste le plus neutre possible, ils sont obligés de trouver des solutions par eux-mêmes. Ils mènent une enquête approfondie en privilégiant un raisonnement abductif mais sans négliger les raisonnements analogique, inductif et déductif.

Je ne fais donc pas une heure de cours sur l’épithète ou sur la voix passive, je suggère la découverte, la redécouverte l’étude, l’approfondissement de ces concepts lorsque je choisis une phrase à décortiquer. L’utilisation du Grammosome permet de balayer presque toutes les notions grammaticales du collège en une séance.

Les élèves utilisent cet outil tout au long de l’année dans une démarche itérative et incrémentale. Par conséquent ils améliorent leurs pratiques et leurs stratégies pour trouver les solutions dans des situations variées, adaptant leurs connaissances aux différentes phrases. Si en début d’année ils sont perdus, tâtonnent, en fin d’année, au contraire, ils sont efficaces et utilisent beaucoup moins les manuels scolaires. C’est un processus qui demande 7 à 8 mois de travail. C’est ainsi que, pendant les périodes 4 et 5, de mars à juin, tous les élèves parviennent à ne plus confondre les classes grammaticales avec les fonctions, ni les modes avec les temps, ni la transitivité avec la voix active alors qu’en début d’année scolaire ils étaient tous incapables (de la 5ème à la 3ème) de mentionner classes ou natures de mots, fonctions, modes, etc… Bien évidemment, ils ne parviennent pas à réussir un Grammosome à 100%. La grammaire est d’une trop grande complexité pour eux et il m’est encore difficile de maîtriser l’augmentation de l’entropie. Ils n’ont que 13 ou 14 ans. Leur cortex préfrontal est encore loin d’être arrivé à maturité, leurs fonctions exécutives ne sont pas encore stables. Si un adulte expert peut compléter le Grammosome d’une phrase en moins d’une minute sans aucune aide, il faut plus d’une heure à un groupe d’élèves en septembre parce qu’ils doivent rechercher des informations, des preuves, des solutions dans des manuels scolaires, des dictionnaires, des smartphones et il faut environ une quinzaine de minutes en fin d’année pour un élève seul sans aucun document. Il semble ainsi que ce type de pratique participe à la myélinisation du cortex.

S’ils réussissent seulement entre 60 et 90%, il y a bien mieux : ils utilisent les manuels de manière autonome, c’est à dire sans que je leur suggère. Ils savent trouver seuls une information avec efficacité dans n’importe quel ouvrage.

Ils se sentent responsables.

Ils sont presque agiles !