Lorsque je donne une conférence sur la pédagogie agile, je commence souvent par cette phrase : « Je suis un Homo sapiens dubius. » Cela fait sourire, mais c’est une manière sincère de dire qui je suis.
Le latin me permet ici de prendre un peu de recul. Sapiens, comme dans notre espèce, celle qui pense. Et dubius, celui qui doute. Je suis un humain qui pense, certes, mais qui doute aussi. Et c’est ce doute qui m’aide à avancer, à ne pas m’installer dans mes certitudes, à interroger mes pratiques, à revoir mes outils, à affiner mes méthodes.
Curieusement, ce n’est pas l’univers scolaire qui m’a permis de comprendre la pédagogie, mais l’agilité… et le Toyota Production System. Ces mondes, à première vue éloignés de l’enseignement, m’ont apporté un regard neuf, un pas de côté salutaire. En découvrant les boucles de rétroaction, le Gemba, les petits pas, l’attention portée aux processus et à l’humain, j’ai enfin compris que la pédagogie n’est pas un modèle à appliquer, mais un système vivant à faire évoluer.

Et c’est ainsi que j’ai pu appliquer dpuis 15 ans maintenant le Socle Commun de Connaissances, de Compétences et de Culture qui ne me quitte jamais. Beaucoup d’enseignants réduisent ce texte à « Compétences », ce qui est une aberration.
Dans ma pédagogie, le doute n’est pas une faiblesse, c’est une force. Il m’évite de croire que ce qui marche avec une classe marchera forcément avec une autre. Il m’oblige à écouter, à observer, à ajuster. Il m’incite à expérimenter sans relâche, avec curiosité mais aussi avec prudence.
Et c’est précisément ce doute actif qui me relie à l’agilité. Dans un monde VUCA (volatile, incertain, complexe et ambigu) devenu BANI (brittle, anxious, non-linear, incomprehensible), nous ne pouvons plus nous permettre de figer nos pratiques. L’agilité, et le Lean, n’est pas une méthode rigide, c’est une posture, une manière d’être au monde. Elle demande d’apprendre en marchant, d’accepter de ne pas tout maîtriser, de faire avec l’imprévisible, et de construire avec les autres.
Et ce n’est vraiment pas un cheminement rapide et efficace.
Ce doute, je le partage avec mes élèves. Je ne leur demande pas d’avoir toujours raison, je leur demande d’oser formuler des hypothèses. De tâtonner, de rater, de recommencer.
Car c’est là que l’apprentissage prend racine. Le doute, un des piliers de l’apprentissage, est pour moi, Homo Sapiens Dubius, la source d’une forme de bien-être.