Quand j’étais élève, l’école et notre culture personnelle semblaient parler le même langage. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?
Mon adolescence s’est déroulée à la fin des années 70, dans un monde où la culture populaire était largement partagée entre camarades d’école. À la télévision, nous n’avions que quelques chaînes, mais nous regardions tous plus ou moins les mêmes choses. Récré A2, Les Visiteurs du mercredi, les films du dimanche soir… On en parlait le lendemain dans la cour ou dans le bus.
Nous lisions les mêmes BD — Astérix, Tintin, Pif Gadget, Boule et Bill — et nous allions voir les mêmes films d’aventure au cinéma.
En dehors de l’école, nous vivions dans une culture du récit et de la découverte. Il y avait une vraie place pour les documentaires : des émissions sur les animaux, sur la science, sur l’histoire. La télévision nous orientait vers des choses nouvelles, parfois inattendues. Elle nous ouvrait des portes. Même sans le chercher, on découvrait.
Ce monde structuré par le récit et la curiosité, je le retrouvais naturellement dans les cours de français, d’histoire ou de sciences. Il y avait une forme de continuité entre ce que je vivais chez moi et ce que je vivais à l’école. Les deux allaient dans le même sens.
Ce que je ressens profondément aujourd’hui en tant que pédagogue, c’est que cet alignement n’existe plus.
Il y a désormais un écart net entre la culture des programmes scolaires et la culture que les élèves vivent en dehors de l’école.
Je me sens de plus en plus dérouté, parfois même démuni, face à la plupart des élèves de 12 ans. Plus qu’il y a une dizaine d’années.
Je les trouve beaucoup moins attentifs, curieux ou malins. Je ne parviens plus vraiment à comprendre comment ils pensent. J’ai l’impression souvent que nous ne parlons plus la même langue.
Ce fossé, je ne l’avais jamais ressenti aussi fortement auparavant.
Je sais que leur quotidien est fait de contenus courts, souvent très fragmentés, consommés à la volée sur TikTok ou YouTube. Et surtout, c’est une culture ultra-personnalisée : les algorithmes leur proposent uniquement ce qui leur plaît déjà. Il n’y a plus de décentrement. Chacun vit dans une bulle d’habitudes.
Il n’y a plus de récits partagés ou de culture commune.
Et je me pose cette question :
est-ce que ce changement de culture — ce basculement vers une consommation individualisée et instantanée — peut rendre plus difficile l’entrée dans les textes scolaires, dans les récits longs, dans les savoirs structurés ?
Je ne peux pas l’affirmer. Mais je me surprends de plus en plus souvent à ne pas comprendre mes élèves, comme eux semblent ne pas me comprendre non plus. Et cette situation me déroute.
Et peut-être que c’est cela qui rend la transmission plus difficile aujourd’hui : l’école parle encore une langue narrative, construite, structurée… alors que les élèves vivent dans un monde d’images brèves, d’impressions et de fragments.
Il faudra que j’interroge plus précisément les élèves sur ce thème.
J’ai le même âge que vous, mais une perception différente. L’école n’était pas une continuité, mais une rupture avec nos vies hors temps scolaire. C’était un lieu de confinement, une expérience normative, alors qu’à l’extérieur… Je cite un extrait de mes mémoires, en cours de rédaction :