Les programmes officiels de l’éducation nationale ne sont pas des textes spécifiquement français. Ces textes pour la formation des jeunes élèves français ne sont pas si différents de ceux des autres pays européens ou des autres nations.

Les programmes Français de l’école et du collège sont constitués de deux parties :

  • la première partie est le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Ce Socle est commun à l’ensemble des disciplines. Il a pour but de préciser explicitement qu’il faut prendre en compte les capacités cognitives de chaque élève. Cette première partie est commune aux systèmes éducatifs des pays de l’union européenne depuis, au moins, 02005.
  • la seconde partie présente le programme des différentes disciplines ainsi que des programmes de l’Histoire des Arts et de l’Education aux médias et à l’information, deux programmes partagés par toutes les disciplines.

Le programme éducatif étant presque similaire dans la plupart des pays, il est possible de faire des comparaisons entre les différents systèmes. C’est le rôle de PISA, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves. Les résultats de PISA montrent que les élèves français ne progressent pas depuis plusieurs années. Ce ne sont pas les textes qui font la différence entre les nations, mais ce sont les processus pédagogiques liés au bien-être des enfants qui permettent de faire progresser les élèves.

La pédagogie en première ligne

Pendant la première période de l’année, de septembre à fin octobre, ce ne sont pas les connaissances de ma discipline que j’observe en premier chez les élèves. Ce sont surtout ce que l’on appelle « les compétences douces », les soft skills, inscrites dans le Socle commun : savoir communiquer, pouvoir s’organiser, prendre des initiatives, être créatif, avoir de l’empathie, avoir une part d’autonomie, être curieux et poser des questions, etc. Or, chaque année, tout est à construire.

Etre enseignant, ce n’est pas « transmettre » son propre programme. En tant que professeur de français, je ne forme pas de futurs professeurs de français qui eux-mêmes transmettront le programme de français, ad libitum. Enseigner le programme de français, c’est donner des outils aux jeunes adultes afin qu’ils puissent communiquer leurs émotions et leurs sentiments, être créatifs et imaginatifs, découvrir des univers nouveaux et avoir un esprit critique, quels que soient leurs futurs parcours. C’est cette vision et ce cadre du socle commun qui donnent du sens aux programmes disciplinaires.

Enseigner, c’est aussi, et surtout, prendre en compte, in situ, le vécu et les représentations mentales des élèves afin d’adapter le programme disciplinaire à leurs capacités cognitives. Par conséquent, la notion de « finir coûte que coûte le programme » n’a aucun sens si les élèves ne modifient pas leurs connaissances, leurs conceptions ou leurs comportements par le biais du « programme ».

Appliquer le « programme », incluant socle commun et programmes disciplinaires, est donc un processus qui s’appuie en premier lieu sur l’engagement et la participation de chaque élève à sa propre formation. Il n’est donc plus question d’être face à des individus passifs qui écoutent en silence, les uns derrière les autres, des informations transmises par un émetteur.

Dans ces conditions, accompagner un élève ou un groupe d’élèves dans la compréhension de concepts, c’est naviguer dans un monde VICA :

  • Volatile. À chaque heure de cours il n’est pas possible de prévoir le comportement des élèves face aux situations problèmes auxquelles ils sont confrontés. Il n’est pas possible de prévoir également leurs réponses et le pourcentage d’erreurs. L’environnement est donc particulièrement instable. Ainsi continuer à vouloir transmettre les notions d’un programme sans tenir compte des capacités des élèves n’apporte aucune valeur ni stabilité à la formation. Toutes les actions prévues sont alors vouées à l’échec.
  • Incertain. Chaque heure de cours est une évaluation des capacités et des compétences pour que l’enseignant puisse adapter la suite des informations nouvelles au parcours de chaque individu. Il est impossible de prévoir les résultats ou le comportement de chacun, ni le comportement des élèves ni celui de l’enseignant. Plus la quantité d’informations est importante, plus il est difficile de prévoir les comportements, les résultats et l’évolution de chaque élève. La seule certitude est qu’appliquer uniquement le programme disciplinaire ne permet pas de faire progresser une grande majorité d’élèves.
  • Complexité. Le rôle de l’enseignant est de prendre des décisions afin que les informations puissent modifier le comportement cognitif de la plupart des individus. Le nombre d’interactions entre les individus est tel qu’il ne permet aucunement de maitriser le processus d’apprentissage de chacun. La pédagogie n’existe que dans un environnement complexe.
  • Ambigu. Chaque point de départ d’une heure de cours n’est qu’une hypothèse. Il n’est pas possible de savoir si les premières informations données, et reçues, engageront les individus vers l’objectif prévu. Il s’agit de prendre en compte le fait que les mots, les concepts ou les situations peuvent être autant des aides pour la maitrise des connaissances, que des freins dans la progression de la formation.

(Pour être complet, lire cette critique pertinente de l’acronyme VICA par Philippe Silberzahn).

Jusqu’à présent, seuls le Manifeste Agile et l’état d’esprit agile m’ont permis de prendre conscience de la complexité de la pédagogie.

Vouloir appliquer uniquement son programme disciplinaire sans prendre en compte le socle commun, c’est-à-dire sans se soucier des aptitudes de chaque élève, c’est éliminer la formation elle-même sous prétexte que la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguité sont des freins à l’apprentissage. Or, dans une salle de classe, nous ne produisons rien. Nous ne sommes pas dans une usine dans laquelle il faudrait appliquer ce management tayloriste si répandu.

Dans un établissement scolaire, en tant que pédagogue, nous encadrons des groupes d’élèves pour que chaque individu puisse découvrir et renforcer ses capacités à apprendre. Il est donc absurde de vouloir éliminer, ou de ne pas vouloir voir, l’aspect VICA d’une relation pédagogique. Les buts de l’enseignement sont autant la formation (le programme disciplinaire) que la socialisation (le socle commun). Il s’agit ainsi d’aider à :

  • s’épanouir personnellement.
  • développer sa sociabilité.
  • s’insérer dans une société.
  • participer activement à sa propre évolution.
  • développer ses capacités de création, d’imagination et d’action.
  • construire ses soft skills.

C’est ainsi que je fais la distinction entre un professeur et un pédagogue, comme on peut faire la distinction entre l’agriculture à grande échelle et la permaculture.

Un professeur est un individu qui émet des informations, qui clame son savoir devant une assemblée silencieuse et passive. Il peut donc être remplaçable par un autre individu, par un livre ou par un ordinateur.

Le pédagogue est celui qui, en plus d’être professeur, accompagne et écoute chaque individu en activité en prenant en compte son langage, sa gestuelle, ses capacités cognitives, ses aptitudes intellectuelles, ses émotions, ses compétences et sa culture. Le pédagogue agit avec ses propres outils en prenant en compte, comme en permaculture, la diversité des individus qui forment le groupe. Le pédagogue est donc irremplaçable.

Ainsi, depuis sa mise en place en 02009, le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture ne permet plus l’amateurisme pour les enseignants, mais une formation solide et complète telle qu’elle est réalisée en Finlande par exemple. Ce socle, en Europe, est une innovation majeure pour la profession.

La navigation à l’estime

La navigation à l’estime, dans les airs ou sur la mer, permet de connaitre sa position dans un environnement VICA. Il est possible de savoir, à peu près, quel a été le parcours et quelle est sa position actuelle dans un environnement en perpétuel mouvement, incluant, les vents, les courants et la force des vagues. Estimer sa position permet ainsi de prendre les bonnes décisions afin de garder le cap sans dériver de manière trop importante.

Navigation à l’estime sur la mer :

Navigation à l’estime dans les airs :

L‘accompagnement pédagogique à l’estime

Afin de suivre la progression et l’engagement des élèves à travers le socle et le programme disciplinaire, j’ai mis en place un panneau d’estime pour suivre le parcours des élèves.

un panneau d’estime (à gauche)

Sur un grand panneau affiché en classe, je dispose des post-it mentionnant les notions principales du programme. En début d’année, ils sont placés dans la colonne de gauche. La colonne de droite est divisée en quatre parties qui indiquent le pourcentage d’élèves ayant réussi à acquérir les notions :

  • de 0 à 30%
  • de 30% à 50%
  • de 50% à 80%
  • de 80% à 100%
panneau d’estime en période 1

Les post-il placés dans la colonne de gauche se déplacent au cours de l’année au fur et à mesure des évaluations.

Mon objectif est d’amener le groupe d’élève à 80% de réussite pour chaque notion. Selon mon expérience, il existe systématiquement au moins 20% d’élèves qui ne parviennent pas à s’engager dans leur propre formation. Chaque année, ce pourcentage semble incompressible.

Ce panneau d’estime affiché dans la salle de cours permet aux élèves de se rendre compte qu’ils forment un groupe. Ils peuvent comprendre que la coopération et la collaboration sont indispensables pour parvenir à 80% de réussite. Par ce biais j’essaie de stimuler l’engagement de chacun. Le panneau permet également aux élèves de choisir les notions qu’ils veulent approfondir. De manière autonome, ils choisissent ainsi de porter leurs efforts sur des notions qu’ils ne maitrisent pas encore. Cet engagement est un point de départ vers la responsabilisation.

panneau d’estime en période 3

Pour moi, ce panneau me permet de visualiser explicitement les notions qui ne sont pas suffisamment assimilées. Ainsi, je peux mettre en place rapidement une nouvelle itération pour augmenter l’acquisition d’un concept.

Des limites aux apprentissages

Il existe tout de même une première limite à la progression des élèves. En effet, le nombre de notions à aborder est beaucoup plus important que le nombre d’heures d’enseignement disponibles pour qu’au moins 80% d’élèves puissent les assimiler.

Par exemple pour le niveau de 5ème, les élèves disposent de 130 heures environ sur une année. Il n’est pas possible de demander plus d’heures. Lorsqu’on observe attentivement le programme disciplinaire, on peut compter environ 180 notions à aborder en grammaire, auxquelles il faut ajouter les notions pour l’expression écrite, l’expression orale, la lecture des textes littéraires… et ne pas oublier d’ajouter des heures pour des évaluations écrites et orales, ainsi que des heures d’amélioration et d’explication des évaluations, ce que certains appellent les « corrections ».

La question « double-contrainte » qu’il ne faudrait surtout pas se poser est : « Comment faire acquérir plus de 200 informations, notions, concepts en moins de 130 heures à 27 élèves en même temps en prenant en compte le fait que la plupart des élèves ne se sentent pas vraiment concernés par l’acquisition du programme ? »

Pour qu’une notion ou une connaissance devienne une compétence, il faut qu’elle soit répétée de nombreuses fois dans des contextes variés, ou du moins un nombre de fois suffisant suivant les capacités et la motivation de l’individu évalué, pour que cette notion ou cette connaissance puisse éventuellement devenir une compétence.

Il faudrait systématiquement avoir à l’esprit les différences entre les compétences d’un enseignant et celles d’un élèves. C’est la seconde limite aux apprentissages. Pour le professeur, les notions du programme structurent son quotidien. Il les répète chaque année et à force de répétitions, il en est devenu un expert. L’élève, lui, découvre chaque jour les notions ponctuellement parmi des notions d’autres disciplines. Il ne peut donc en aucun cas devenir expert de toutes les disciplines.

En revanche, ce qui prime dans le programme pour la formation des élèves, ce sont les notions présentées par le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture car elles sont répétées (ou devraient être répétées) systématiquement à chaque heure de cours. C’est l’application systématique du Socle dans toutes les disciplines, chaque jour et à chaque heure, qui donne de la valeur à l’établissement puisqu’il permet alors aux élèves d’améliorer leurs capacités à apprendre.

Dans ces conditions, face à ces contraintes, il faut indéniablement faire des choix parmi les connaissances de mon programme de français pour que certaines deviennent des compétences grâce aux différentes itérations. Il est donc important de préciser ici qu’il n’est pas possible, en fin d’année, d’espérer voir tous les post-it dans la zone des 80% de réussite.

L’intérêt majeur est de voir que, tout de même, sur le panneau d’estime, des notions progressent petit à petit, qu’elles se déplacent bon an mal an dans cet environnement VICA. Cette communication visuelle permet à la plupart des élèves de visualiser concrètement le chemin à parcourir. C’est alors un point de départ d’une forme de motivation, la possibilité d’un engagement personnel.

Ici les évaluations ne sont jamais la conclusion d’un parcours unique et définitif, mais ce sont, à l’intérieur d’un vaste processus, des moyens pour révéler les erreurs, les difficultés. Ainsi, les erreurs et les difficultés corrigées, les apprentissages peuvent évoluer et avec eux, l’estime et la confiance en soi peuvent progresser pour la plupart des élèves.

Utiliser un panneau d’estime est une manière d’impliquer les élèves dans leur formation. Parvenir à dépasser les 30% ou atteindre les 50% sont des défis qui peuvent motiver les jeunes adultes car ils sont à portée de main. Cependant, ces défis peuvent tout autant démotiver le pédagogue dans la mesure où les progrès sont très lents et non linéaires.

En somme, le panneau d’estime est un outil appartenant à la culture agile et il est devenu indispensable dans ma pédagogie. Il peut permettre à chaque élève d’avoir conscience d’appartenir à un groupe, et au groupe de donner du sens à son engagement. Cette navigation à l’estime est surtout une aide efficace, parmi d’autres, pour mettre en place le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture.

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