« Les premiers mouvements de l’enfant et ses jeux auraient pour fonction à la fois l’apprentissage de programmes moteurs et la constitution de modèles internes, d’où l’importance et surtout la variabilité des compétences qui seront induites, chez chaque enfant, en fonction des modèles internes qu’il aura pu construire« , écrit Alain Berthoz dans Le sens du mouvement.

En septembre, je débute les cours de Littérature-Grammaire en demandant aux élèves de plier et découper à la main, sans ciseaux ni règle, des feuilles de papier. Ils apprenent à être compétents, efficaces dans la construction de boîtes, de fascicules, ou d’objets qui serviront à manipuler les notions en grammaire. Chaque année, je me rends compte que les enfants, d’abord un peu maladroits dans cette motricité fine face à la tâche à accomplir, augmentent rapidement leur dextérité. Ce sera cette même dextérité cognitive que je travaillerai tout au long de l’année en abordant l’implicite ou les concepts grammaticaux. Un but commun pour eux comme pour moi : devenir agile.

Afin d’aider les élèves dans la compréhension, la perception des concepts, je tente de créer des objets qu’ils manipulent pour saisir les notions abstraites. « La perception » ajoute Alain Berthoz dans Le Sens du Mouvement « est une exploration active ; elle est question posée au monde ; elle est pari, présélection : elle est aussi capture. Prenons l’exemple du regard; Il n’est pas de perception visuelle sans exploration active de l’environnement par le regard, sans ces changements de points de vue par les mouvements des yeux que j’appelle la locomotion immobile ».

En ce qui me concerne, je suis un artisan. Je suis la main-d’oeuvre. Création d’objets, donc, avec une approche artisanale, dans un état d’esprit résolument Jugaad afin de trouver, à peu de frais et rapidement, le design adéquat dans le prolongement du Design Thinking, pour transformer l’éducation. Ainsi, je ne sépare pas le corps et l’esprit, la théorie et la pratique.

Donc, la main. Celle de l’élève. Les mains, prolongement du cervelet, du cerveau dans son ensemble. Point de départ d’un dessein, d’un dessin ou d’une création. Richard Sennett précise, dans Ce que sait la main – la culture de l’artisanat « dire que nous saisissons quelque chose implique, physiquement, que nous tendions la main vers lui. Dans le geste physique familier qui consiste à prendre un verre, la main va adopter une forme arrondie, appropriée à la forme du verre, avant qu’elle n’en touche effectivement la surface(…) La préhension est le nom technique des mouvements dans lesquels le corps anticipe et agit avant de recevoir des données des sens. Mentalement nous saisissons quelques chose quand nous comprenons le concept, par exemple, d’une équation de la forme a/d=b+c plutôt que d’accomplir simplement les opérations« .

Dans le grammosome, le travail sur l’année consiste à percevoir les spécificités des fonctions en fonction du nom et leurs différences. Dans un premier temps, je place dans le même ensemble les éléments suivants : épithète, complément du nom, attribut du sujet, proposition subordonnée relative. Afin de percevoir les spécificités de ces notions et leurs différences, les élèves apprennent à varier les supports : des tableaux, des cartes mentales, recherche de patterns à l’aide des symboles, l’écriture progressive de définitions, etc… Cependant, je me suis aperçu qu’un élément était manquant : la manipulation physique et donc le mouvement à partir d’un objet entrainant un traitement quantitatif, puis une catégorisation permettant le raisonnement.

Dans un premier temps, j’ai utilisé des mots sur des morceaux de papier qu’il fallait associer. Mais ce n’était pas suffisant. Ainsi en mai dernier, j’ai inventé un outil, que j’ai appelé « la nominalase », qui semble permettre d’aider à la compréhension des notions, en créant manipulations et donc mouvements.

Modifier la réaction

Cet outil pourrait être comparé à une protéine enzymatique. Les protéines « accélèrent la vitesse des réactions chimiques, soutiennent les tissus, emmagasinent et transportent des substances, transmettent les communications cellulaires, permettent de produire le mouvement » (Niel Campbell, Biologie, 7ème édition). Les enzymes « régulent le métabolisme en agissant comme catalyseurs, c’est-à-dire comme agents chimiques qui accélèrent la vitesse des réactions dans les cellules tout en restant inchangés » (Campbell, Biologie). C’est la raison pour laquelle, puisqu’ils sont dynamiques, les objets créés s’appellent la nominalase (pour les informations ajoutées au nom), la subordonnase (pour les propositions subordonnées), la verbase (pour les informations par rapport au verbe).

Dans cette video, présentation de la nominalase.

La vidéo présentée n’est pas un cours de grammaire. La regarder ne permet pas de comprendre. Je choisis ici de montrer uniquement comment construire la nominalase. En effet, la création de cet objet et sa manipulation par l’élève, en l’associant à d’autres pratiques énoncées plus haut, devraient permettre l’assimilation des concepts.

création de la nominalase

création de la nominalase

En mai et juin dernier, les réactions des élèves ont été très positives, tant pendant la construction de cet objet simple, que par rapport à l’aide qu’il apporte pour cheminer vers les notions grammaticales. Nous avons également fabriqué un objet identique, la subordonnase, dans le but de percevoir les différences entre proposition subordonnée relative et proposition subordonnée conjonctive.

Préparation du travail autour de la nominalase

Préparation du travail autour de la nominalase

Matthew Crawford, brillant universitaire a démissionné d’un think tank dans lequel il gagnait très bien sa vie pour créer un atelier de réparation de motos. Dans son livre Eloge du carburateur – essai sur le sens et la valeur du travail, il constate : « Les mains pleines de cambouis, l’engagement corporel à l’égard de la machine sont autant d’expressions d’une forme d’agir humain (agency). Et pourtant, c’est le déclin de ce type d’engagement, tel qu’il est encouragé par le progrès technologique, qui explique l’accroissement de notre autonomie (autonome). Faut-il y voir un paradoxe ?

Ainsi, les élèves mettent les mains dans le cambouis conceptuel. A chaque heure de cours, ils vissent, dévissent, tournent et retournent les éléments jusqu’à ce que les différentes pièces puissent, enfin, après de très nombreux essais et des erreurs constructives, s’ajuster au millimètre.

Et l’épithète apparait !