Dans une établissement scolaire, nous ne produisons rien. La priorité n’est pas le transfert d’énergie ou la création de matériels ou de services. Le but est de permettre à chaque enfant de transformer des messages en informations. Ce sont ces transformations, ainsi que les expérimentations qui en découlent, qui permettent la possibilité de développements cognitifs. Ces développements entrainent, si possible, pour les enfants de meilleurs capacités de compréhension du monde qui les entoure et ainsi de meilleures possibilités de pouvoir répondre aux changements.

Expliquer ce qu’est enseigner semble impossible. Enseigner et apprendre sont des processus complexes et chaotiques où les solutions n’existent que dans l’instant. Enseigner et apprendre sont intimement liés au contexte ou à l’environnement et à l’individu ou à ses capacités sensorielles, émotionnelles, cognitives. Enseigner et apprendre sont des actes intimes, le résultat d’interactions entre des individus.

Pendant les sprint de scrum, les élèves ne choisissent pas eux-mêmes avec qui ils veulent travailler, avec qui ils veulent former une équipe. Je ne leur donne pas le choix. Je choisis les élèves pour avoir des équipes mixtes : filles et garçons, élèves vifs et élèves calmes, élèves en grande difficulté et élèves sans réelle difficulté… J’estime qu’ils doivent rencontrer tous les élèves au cours de l’année. C’est ainsi.

A la fin du sprint de scrum (ou eduscrum) la rétrospective est indispensable. Elle permet de faire le point sur les évènements passés mais surtout de mettre en place deux apprentissages supplémentaires que ceux proposés pendant le sprint par le programme et le socle commun des compétences : Une réflexion sur les améliorations, et un apprentissage primordial de la gratitude, de la compassion et de l’empathie.

Une réflexion sur les améliorations :

Je distribue une petite feuille. Dans chaque groupe, les élèves réfléchissent aux points positifs et négatifs et notent leurs réponses sur la feuille qu’ils conserveront dans leur cahier :

  • Les points positifs : Qu’est-ce que vous avez amélioré pour vous pendant ce sprint ? En quoi l’équipe dans laquelle vous étiez a été engageante pour des améliorations ? Qu’est-ce que vous avez aimé pendant ces 10 heures ?
  • Les points négatifs : Quels ont été les obstacles qui n’ont pas pu être résolus ? Que pensez-vous améliorer pour vous ou pour le prochain groupe ?

D’une manière générale, les points positifs portent sur le plaisir du travail en petit groupe, des possibilités d’avoir du fun, de jouer et de faire des pauses. Sur le plan scolaire, des améliorations sont constatées en écriture.

Les points négatifs portent eux sur le fait qu’ils n’ont pas assez de temps, qu’il y a trop de stories, qu’ils doivent améliorer leur écriture ou mieux communiquer entre eux.

Un apprentissage de la gratitude, de la compassion et de l’empathie :

Parmi les compétences à accompagner, les soft skills ou compétences douces, sont indispensables. L’état d’esprit agile trouve ses ressources en premier lieu dans les soft skills : aptitude à travailler en équipe, prendre des décisions, avoir une pensée critique, être optimiste, avoir de l’empathie, être respectueux…

Pendant la rétrospective, avant ou après la réflexion sur les améliorations, les élèves sont en équipe pour la dernière fois pendant cette rétrospective. Assemblés autour de leur panneau scrum, je leur distribue des « Coeurtes ». Une coeurte, c’est une carte avec un coeur. Un moyen frugal pour générer des émotions.

écrire un message d’amitié

La coeurte sert à écrire un petit message positif à chaque camarade du groupe. Un « bravo », un « merci », un rappel d’une anecdote, un phrase d’amitié pour avoir été aidé(e) ou pour tout autre chose vécue pendant ce court sprint, ces quelques heures à essayer de comprendre des textes littéraires ou à expérimenter la grammaire. Quand les équipes sont formées de 4 élèves, je distribue à chacun 3 coeurtes. Lorsque tous les élèves du groupe ont écrit leur message, ils se les donnent en même temps. Ils découvrent alors 3 messages qu’ils colleront dans leur cahier, en souvenir.

A chaque fois, pour toutes les classes, au moment des échanges de coeurtes, j’observe le même spectacle : de larges sourires à cause de la surprise, des moments de joie devant cette gratitude, certains se remercient pour ce message reçu. La grande majorité est étonnée de recevoir de tels messages positifs. Des élèves qui au début du sprint ne voulaient vraiment pas travailler ensemble « car ce n’est pas possible monsieur« , se sont remerciés pour, finalement, ces heures passées à se côtoyer pour s’entraider. Avec les coeurtes, j’ai réussi à provoquer des réactions : accepter l’autre.

Avec le cadre scrum, ce n’est pas seulement améliorer ses connaissances ou apprendre plus vite à repérer des erreurs. C’est aussi découvrir les autres élèves avec leurs qualités et leurs défauts, leurs difficultés et leurs peurs. C’est apprendre à se connaitre soi, en compagnie des autres, et apprendre à connaitre et reconnaitre l’importance des autres. C’est faire vibrer son intelligence sur le diapason des émotions.

Une collection de coeurtes

Enseigner et apprendre sont des actes intimes, des interactions entre des individus, la possibilité de transformer des messages en informations et ces informations en réactions. Est-ce que ces échanges de coeurtes, avec cette gratitude et ces émotions, changeront leur regard dans le futur sur les autres et sur le monde ? Cette question n’a pas vraiment de réponse bien sûr.

Auront-ils un regard différent sur les autres élèves de la prochaine équipe sachant qu’au bout du sprint il y aura des coeurtes à écrire ?

Je continue mon rôle d’accompagnant pour qu’ils puissent éventuellement devenir, comme l’écrit Nassim Nicholas Taleb, des êtres antifragiles, car « l’antifragilité dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste pareil ; ce qui est antifragile s’améliore ».

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