Le but, me semble-t-il, n’est pas de trouver une méthode, mais de modifier l’état d’esprit du système éducatif.

En classe, pendant une séance d’apprentissage, chaque élève apprend à être attentif aux paroles d’un(e) enseignant(e) pendant cinq, quinze ou trente minutes. C’est un apprentissage exigeant dans la mesure où les élèves de collège, âgés de 11 à 15 ans, n’ont pas encore les capacités cognitives suffisantes pour conserver leur attention aussi longtemps. La bienveillance et son corollaire l’exigence sont une des clefs de l’apprentissage ; enseigner, c’est en premier lieu protéger des individus qui n’ont pas encore un cerveau mature.

La première valeur du manifeste Agile propose « Des individus et leurs interactions de préférence aux processus et aux outils ». Cette valeur devrait être l’état d’esprit spécifique dans une salle de classe. En effet, si apprendre à écouter, décoder et recoder une information est primordiale pour devenir autonome, alors il ne faut pas oublier que savoir échanger avec les autres, vérifier, être sûr de soi sont des expériences d’apprentissage tout aussi importantes.

La dictée a longtemps été pour moi, enseignant, un exercice fastidieux qu’il fallait mener car il est présent dans l’épreuve finale du Diplôme National du Brevet. Je n’ai jamais vraiment jusqu’à présent réussi à faire progresser les élèves en difficulté à travers cette épreuve. Je ne fais que constater que les très bons élèves le restent, et que les plus en difficulté ne réussissent jamais. Quel intérêt ?

Le but de la dictée est, par la transformation des sons en lettres écrites, de respecter surtout des règles grammaticales. Mais, l’enjeu pour un enfant est proche dans sa complexité de l’expérience du chat de Schrödinger car il s’agit surtout d’écrire des lettres que l’on n’entend pas :

Les féminins : par exemple la vague bleue

Les pluriels : les routes abandonnées

Accorder les verbes avec leur sujet : les vagabonds attendaient

Les verbes du premier groupe au participe passé ou à l’infinitif : elle peut porter, elle est portée

L’exercice est donc particulièrement difficile pour un enfant de 11 à 15 ans, car il demande une réactivité cognitive extrêmement rapide et précise pour réfléchir sur la présence implicite d’une lettre explicitement absente à l’oral. C’est un exercice d’une très grande complexité parce qu’il s’agit de faire des liens entre les mots en retrouvant instantanément des règles de grammaire précédemment expérimentées dans d’autres contextes.

Les diverses dictées mises en place par des collègues de primaire ne m’ont pas convaincu.

Comment améliorer cet exercice de réflexion avec des moyens efficaces et frugaux ? Comment réussir à ralentir les réflexions de chaque élève et à les rendre observables ? Comment faire en sorte que chacun puisse participer et ne soit pas mis à l’écart ? Comment créer une dictée Agile ?

Avant tout, conscient de l’augmentation de plus en plus rapide des dégâts et des pollutions provoqués par Homo Sapiens, je recherche un dispositif de communication frugal. Un des douze principes Agiles stipule que « La méthode la plus simple et la plus efficace pour transmettre de l’information à l’équipe de développement et à l’intérieur de celle-ci est le dialogue en face à face. » De la même manière, Masanobu Fukuoka, l’auteur de La révolution d’un seul brin de paille, énonce que « bien que nous soyons entourés de technologie, pour bien vivre rien ne vaut la sagesse de la simplicité« . Cette même simplicité formulée dans un des douze principes Agiles « La simplicité – c’est-à-dire l’art de minimiser la quantité de travail inutile – est essentielle. »

Début février, j’ai testé un dispositif de dialogue en face à face, qui n’agit pas en premier lieu sur le résultat final mais sur les moyens d’apprentissage, les moyens de réflexion, les moyens de négociation, en utilisant cette première valeur Agile « Les individus et leurs interactions plus que les outils et les processus ». L’Agilité, à l’opposé du Taylorisme, met en valeur et privilégie les rapports humains plutôt que la technologie pour s’entendre, s’écouter, se comprendre, négocier et agir par consentement mutuel.

J’ai appelé cet exercice : La Dictée Amicale.

LA DICTÉE AMICALE

Pour cette dictée, les élèves expérimentent en duo, assis l’un à côté de l’autre, ils écoutent le texte que je vais dicter.

En plus de l’aide apportée par le voisin, chaque élève est autorisé à utiliser un dictionnaire. Il peut aussi utiliser son cahier. Il est impératif que tous participent, que tous posent des questions ou trouvent des réponses, que tous expérimentent, tâtonnent, négocient, recherchent.

La Dictée Amicale dure une séance, soit 50 minutes. C’est un exercice bavard et très lent. C’est la raison pour laquelle le texte est court. J’ai fait cette expérimentation avec une classe de 5e puis avec une classe de 3e. Pour la classe de 3e, enfants de 14 ans, le texte était :

« Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres de l’espace, un bouquet étincelant d’étoiles filantes s’épanouit à leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de l’atmosphère, rayaient l’ombre de trainées lumineuses et zébraient de leurs feux la partie cendrée du disque. »

L’exercice se déroule dans leur cahier. Je dicte par groupes de mots : « Tandis que ». En premier lieu, les élèves n’ont, pour l’instant, pas le droit d’écrire. D’abord ils discutent entre eux sur ce « tandis que ». Soit ils épèlent chaque mot, soit ils décident des terminaisons. Lorsque je vois que tous les élèves ont fini de discuter, j’actionne une petite sonnette qui les autorise à écrire dans leur cahier ; à ce moment-là, je répète le groupe de mot « tandis que ». L’exercice devient alors individuel, les élèves ne pouvant pas regarder sur le cahier de leur voisin.

Puis le second groupe de mots « les voyageurs cherchaient »… la dictée continue, le rituel des discussions, des élèves cherchant dans le dictionnaire, nous attendons, puis la sonnette, l’écriture, le groupe de mots suivant.

A la fin de la première phrase, j’apporte une correction au tableau. Des élèves indiquent leurs réponses et expliquent la présence des lettres que l’on n’entend pas. Ils recopient tous cette amélioration.

Puis je dicte la seconde phrase par groupes de mots, avec discussions, recherches, silence général, sonnette, enfin écriture individuelle.

UN SECOND TEMPS D’APPRENTISSAGE

Mais l’apprentissage ne s’arrête pas à cette heure d’interactions. La Dictée Amicale se poursuit pendant un second temps. Ainsi, quatre jours plus tard je refais cette dictée des mêmes phrases sans avoir prévenu les élèves au préalable. Cette fois-ci, ils sont seuls, sans voisin ni dictionnaire et ils écrivent sur une feuille que je ramasserai. Je voudrais vérifier leur capacité d’attention, de réflexion et de mémorisation, toujours dans ce climat de confiance.

Une fois les deux phrases dictées qu’ils connaissent déjà, j’ajoute une troisième phrase « surprise » :

« Il pensait que la Terre saluait de ses plus brillants feux d’artifice le départ de trois de ses enfants ».

img_8282

UN BILAN

Nombre d’élèves ayant commis une erreur sur les mots :

cherchaient = 3

à = 2

percer = 7

centaines = 1

bolides = 1

filantes = 3

s’épanouit = 9

enflammés = 9

rayaient = 9

trainées = 5

lumineuses = 9

zébraient = 6

feux = 5

cendrée = 6

bilan sur la phrase ajoutée non préparée :

pensait = 4

saluait = 14

ses = 11

brillants = 0

feux = 5

artifice = 19

départ = 0

de = 0

trois= 0

enfants = 0

DES RÉSULTATS

Pour cette première expérimentation, aucun élève n’a réussi à écrire le deuxième texte sans erreur (une seule erreur lexicale « étincellant »). Le maximum est de douze erreurs.

Le but n’est pas de réussir un sans-faute pour tous. Le but premier est pour moi d’écouter et de comprendre les réflexions des élèves : ceux qui donnent une réponse correcte et qui en entendant une réponse erronée par leur voisin doutent et finalement écrivent cette réponse erronée ; celui qui, non francophone, écoute attentivement pour les mémoriser chaque lettre des mots épelés ; ceux qui, parfaitement francophones, en grande difficulté, doivent faire preuve d’une très grande attention pour mémoriser chaque lettre ; ceux qui n’osent pas échanger ou aider leur voisin, ceux qui peinent à trouver un mot dans le dictionnaire sous le poids intimidant du silence de la classe attendant qu’ils réussissent.

Tous les élèves ont apprécié à l’unanimité cette forme de dictée. Un seul élève, pas très sûr de lui, n’a pas trop aimé à cause des doutes que pouvait émettre son voisin. Apprend-il alors la confiance en lui ?

L’exercice de la Dictée Amicale ne porte pas que sur l’écriture exacte de chaque mot ; il permet en premier lieu d’accompagner la formation et le renforcement des fonctions exécutives : mémoire de travail, inhibition, attention, flexibilité mentale. C’est un exercice complexe qui permet de relier instruction et éducation. C’est, il me semble, le but de chacun des apprentissages. Je ne forme pas de futurs professeurs de français ou de futurs écrivains. Je ne cherche pas à savoir s’ils pourront plus tard s’insérer dans la société, s’ils seront adaptables ou s’ils trouveront un métier qui n’existe pas encore ; mon rôle est de trouver des moyens variés et efficaces pour les aider à comprendre chaque information, c’est-à-dire à transcripter une information (décodage/codage) puis à traduire cette information par la création de mots.

Pendant cette période de collège, où les enfants ne sont pas des adultes en miniature, j’accompagne d’abord le renforcement de la confiance en soi par l’augmentation de l’esprit de curiosité. Chaque élève est mis en confiance. Leur rythme de réflexion semble être respecté.

Le but de créer des interactions entre les élèves dans cet exercice est triple :

  • créer des feedbacks immédiats : entre les élèves, puis à la fin de la première phrase entre les élèves et moi. Je pourrais aussi instaurer un feedback correctif à la fin de chaque groupe de mots.
  • apprendre à se poser des questions efficaces pour résoudre un problème
  • épeler chaque mot.

A PROPOS DE LA NOTATION

Qu’est-ce qui me pousse à enlever deux points par erreur grammaticale, et un point par erreur d’orthographe lexicale, quel que soit le nombre de difficultés ? La tradition ? Quel intérêt pédagogique ?

Avec ce petit texte il fallait réussir l’écriture grammaticale de vingt-cinq mots. Le maximum d’erreurs pour un élève a été de 12 mots. Ainsi cet élève a obtenu 50% de réussite, soit 10/20. Doit-on vraiment punir pour obliger un enfant à apprendre ? Dans quel but ne pas le rendre heureux de progresser ?

Parmi tous les élèves, un élément intéressant : un d’entre eux a fait la dictée alors qu’il avait été absent le jour de la phase d’interactions. Il est, par hasard, l’élément témoin. Cet élève qui a un niveau général correct (moyenne générale environ 14/20) a fait 13 erreurs grammaticales. Les élèves les plus en difficulté n’ont fait qu’entre 7 et 10 erreurs. Je remarque qu’ils ont eu un grand plaisir à faire cet exercice. Ils se sont appliqués, ils ont échangé. Tous ceux qui en avaient eu besoin ont consulté le dictionnaire.

J’ai pu mettre en place un moyen Agile et frugal. J’ai pu ralentir leurs réflexions et les rendre observables. J’ai fait en sorte que tous les enfants participent à la discussion.

Est-ce que la plupart ont continué à réfléchir intérieurement aux liens grammaticaux entre les mots pendant la seconde dictée ? Ont-ils fait plus attention aux pluriels, aux accords verbe-sujet ? Ont-il écrit les lettres par hasard ? Se sont-ils simplement souvenus des lettres des mots du texte déjà élaboré auparavant ? Est-ce que j’ai réellement agi pour améliorer leurs fonctions exécutives ? Je l’ignore. Je ne peux pas affirmer que ces interactions ont été efficaces.

J’envisage maintenant de mettre en place cet exercice de Dictée Amicale une fois par mois avec les deux phases :1-interactions pour décodage 2- écriture pour décodage seul.

Est-ce que je verrai ainsi des progrès sur l’attention portée aux accords grammaticaux dans les prochaines Dictées Amicales et dans les prochains textes ?

(bilan en juin)

Advertisements